Tearfund - Le pouvoir du chef religieux dans la lutte contre la violence à l'égard des femmes et des filles (VFF)

03 juillet 2018

Mon nom est Uwezo BAGHUMA. Ces trois dernières années, je travaille sur un projet qui étudie le rôle des chefs religieux, compte tenu de leur influence et stature au sein de leur communauté.

Le projet intitulé « Mobiliser les groupes religieux pour prévenir les violences faites aux femmes et aux filles dans les communautés affectées par des conflits » est un projet britannique financé par le DFID. Celui-ci est mis en œuvre par Tearfund UK, en partenariat avec HEAL Africa dans le cadre d’un programme plus global intitulé « What Works pour la prévention de la violence contre les femmes et les filles » . What Works se concentre principalement sur le travail de prévention. En République Démocratique du Congo, le projet est mis en œuvre dans 15 communautés touchées par le conflit en Ituri dans le territoire de Djugu. Il aborde les causes sous-jacentes de la violence contre les femmes et les filles dans un contexte où les normes sociales mettent en avant la domination masculine, ce qui favorise la VFFF et banalise l'impunité de ses auteurs.

Nous avons travaillé avec les chefs religieux en les aidant à trouver les moyens pour dénoncer la violence faite aux femmes et aux filles (VFFF), pour sensibiliser les auteurs de violence et pour demander les réparations aux préjudices causés. Les normes sociales sont un facteur clé dans le maintien des pratiques préjudiciables aux femmes. Elles sont, par essence, la somme des valeurs, des croyances, des attitudes et des pratiques de comportements violents que l’on a pu constaté en RDC, Par conséquent, nous avons travaillé avec les chefs religieux de ces communautés pour les changer. Et voici ce que j'ai pu constaté:

1. Le chef religieux comme réconciliateur

A Djugu, j'ai appris par le témoignage de Azora Divi, femme mariée depuis huit ans, que le chef religieux peut avoir un rôle de changement des normes sociales, tout comme il peut agir comme médiateur dans la réconciliation et l’instauration de la paix au sein de la famille.

2. Le rôle du chef religieux dans la lutte contre la VFF

J’ ai également compris que le rôle du représentant de la foi dans la lutte contre la VFFF dépasse de loin les attentes du projet (à savoir la condamnation de la VFFF et la mobilisation des communautés cibles dans cette lutte). La pluridisciplinarité de la lutte contre la VFF exige la participation de nombreux acteurs reconnus au sein d’une communauté. L'histoire d’Azora DIVI renforce cette affirmation. Là où les autorités politiques, coutumières ou même des membres de la famille ont échoué, le chef religieux a réussi à exiger des réparations de la part des auteurs de violence. L’optimisation du rôle du chef religieux est indispensable en prévention et en réponse aux violences.

3. Le chef religieux, acteur indispensable dans la lutte contre la VFF

D’après mon expérience, le leader religieux est l'autorité qui vit avec et auprès des personnes:

- Il / elle vit simplement parce qu’il/elle est présent pendant les moments de bonheur / joie (mariages, naissances, etc.) et de douleur (deuil, maladie, etc.).

  • En RDC, selon une étude menée dans le cadre de ce projet, plus de 95% des personnes interrogées ont une appartenance religieuse.

La foi occupe donc une place importante auprès de la majorité des habitants de la RDC. C’est pourquoi, il est primordial pour les chefs religieux d’utiliser celle-ci, en vue d’appuyer la lutte pour le changement des normes sociales qui dictent les comportements et les attitudes. Sans cela, ce serait un échec assuré.

En investissant dans cet acteur clé, nous pouvons avoir une approche rationnelle et efficace dans l'utilisation des ressources financières allouées à cette lutte. De plus, le chef religieux est souvent le seul personnage présent dans les zones les plus reculées, difficilement accessibles et dépourvues des services de base. Il représente dès lors une autorité incontournable, capable d’influer sur des changements positifs des normes sociales.

4. Les écritures, moyens de changer les normes sociales pour s'attaquer aux causes de la violence à l'égard des femmes

Je pensais que les Écritures ne pouvaient être utilisées que pour renforcer l'égalité entre les hommes et les femmes. Cependant, au travers des différentes sessions de formation et d’échanges avec les chefs religieux, j’ai compris que ces représentants avaient différentes interprétations des écritures, et parfois ne maitrisaient pas les contextes dans lesquels certains versets bibliques ou coraniques avaient été écrits.

Par conséquent, les chefs religieux devraient réacquérir des connaissances minimums sur les passages spécifiques, liés à la relation entre l'homme et la femme et utiliser les textes religieux comme outil dans la lutte contre la VFFF.

Dans le cadre du projet, un programme de formation adaptée et développée par Tearfund UK a permis à de nombreux chefs religieux d’être formés sur certains aspects théologiques qui soulignent l'égalité de genre. Il faut aussi noter que dans les milieux ruraux de la RDC, de nombreux chefs religieux n’ont pas reçu de formation théologique de base, ce qui complique encore le problème et justifie la nécessité de former les leaders religieux à tous les niveaux.

5. Les difficultés liées à l'évolution des normes sociales dans un contexte d’après-conflit

Plusieurs problèmes existent dans un contexte d’après-conflit. Dans le cas du projet mis en œuvre par Tearfund en RDC, nous pouvons notamment lister : la pauvreté accrue dans la population, l'analphabétisme, l'absence de services pour la prise en charge des survivants, la précarité, l’impunité pour ne citer que ceux-là.

Face à cette réalité, la loi du plus fort reprend les droits de l'homme. Pour relever ces challenges et avoir un impact plus important, mon expérience me conduit à croire qu’un programme comme celui de Tearfund devrait être combiné à des actions parallèles, par exemple, des programmes qui favoriseraient l’amélioration des conditions socio-économiques de la population.

6. L’importance de la recherche pour orienter les interventions contre la violence à l'égard des femmes

Avec ce programme de recherche, le projet m'a démontré que la violence la plus commune et répandue dans la société est celle qui a lieu au sein des foyers. Cela a complètement changé ma perception sur la violence, dans un contexte d’après-conflit, car je pensais qu’elle était forcement commise par des étrangers. Ce fait doit être absolument clair dans les esprits de tous ceux qui luttent contre la VFFF et quelque soient les circonstances. Cela doit également amener à surveiller de près les relations au sein d'une famille.

Dans le cadre de ce projet, les méthodes et techniques de surveillance mensuelle de violence dans les communautés ont démontré l'impact positif du travail en termes de réduction de ces violences, ce qui m’a convaincu de la pertinence de l'approche préconisée par Tearfund.

En outre, des études qualitatives et quantitatives font partie intégrante du programme et l’accumulation de données transversales continuent de mieux rendre compte du contexte.

La réunion annuelle pour la connaissance scientifique et le renforcement des compétences m'a permis de constater que notre travail s’intègre dans un programme plus large dans la lutte contre la violence à l'égard des femmes et des filles. Ces réunions ont été une source d’encouragement et m’ont permis de rencontrer d’autres acteurs et de connaître leur expérience sur le terrain.

7. Mes préconisations pour le futur:

- Prioriser la lutte contre la violence domestique et les autres formes de violence à l'égard des femmes dans les contextes de conflits, et veiller à ce que nos interventions ciblent les causes du problème à un niveau local;

- Travailler avec les groupes confessionnels de la communauté pour lutter contre la VFFF ou contre des coutumes préjudiciables ; cela peut nous amener également à changer la perception et mentalité de certains chefs religieux qui eux- mêmes défendraient ces coutumes préjudiciables;

- Construire des partenariats pour développer la contribution potentielle de groupes confessionnels dans le travail de prévention et de réponse à la violence contre les femmes.

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